Beauté

Jacques Dessange, grand patron coiffeur

Maïté Turonnet. Le Figaro. Photo : DR (Catherine Anhell, mannequin fétiche de Dessange)

En cinquante ans, il a révolutionné l'univers de la coiffure avec ses carrés coiffés-décoiffés et ses blonds californiens. Il a aussi donné au salon de quartier une dimension nationale et internationale.

Chez les Dessange, c'est de famille, on fait dans le cheveu depuis trois générations. Le premier, le pionnier, s'appelle René. Il quitte sa Sologne en 1919, poussé par une irrépressible vocation à devenir coiffeur à Paris et un désintérêt absolu pour l'industrie familiale. Maréchal-ferrant ? Non merci ! Dix ans plus tard, le métier appris, la reconnaissance de ses pairs venue, il rentre néanmoins au pays convoler en justes noces, ouvrir un comptoir local et procréer.

Procréer qui ? Jacques, bien sûr (de son vrai nom Hubert), né en 1925, qui va grandir entre ciseaux et bigoudis dans la vénération de son papa. Son premier job, c'est évidemment au salon (sans eau courante) qu'il le trouve, charriant tous les jours, dès l'âge de dix ans, des baquets entre le puits du jardin et la citerne située au-dessus du plafond. Quoique doté d'une pièce réservée aux hommes venant s'y faire débroussailler la barbe et couper les cheveux, cet établissement « pour dames » est donc, chez les Dessange, le lieu de la gloire masculine. Madame mère tenant quant à elle, dans une curieuse inversion, le bistrot mitoyen et affrontant fermement les ivrognes de plus ou moins bon poil. Sous la haute main paternelle, le jeune futur Jacques se frotte aux diverses techniques qui font courir tant de dames pour une permanente ou une coloration par « Monsieur René », l'incontestable champion du département. Très vite, il est en charge du rayon hommes, rase et élague en brosse, assiste le chef dans l'enroulage délicat des premières indéfrisables et chaque mois coupe rasibus, si ce n'est gratis, et à la tondeuse, les cent cinquante gamins d'un centre de loisirs alentour. Bref, le temps passe et le petit (qui devient grand) s'avère de plus en plus compétent. Échappant, grâce à une série de bonnes fortunes, aussi bien au STO qu'à la conscription, il décide à son tour d'affronter la capitale, sitôt la guerre finie.

Du culot et du talent

Paris 1946. Le mot chômage, dans le pays en pleine reconstruction, ne figure pas au vocabulaire. Chaque fois qu'il se présente pour une place, l'impétrant est accepté sans attendre. Et remercié aussi vite : du grand art de la coiffure féminine, en effet, il ne sait quasi rien. Ni les laquages façon casque, ni les crêpages de chignon massacreurs de racines, ni les spectaculaires gonflages à la Montgolfier et autres bouclages artistiques que tout bon figaro se doit alors de maîtriser. Peu importe, notre homme a du culot et du talent. Enfin intégré à un grand salon parisien, son manque d'expérience le pousse à improviser les coiffures courtes, légères et floues qui le rendront célèbre. L'époque n'est pas tout à fait mûre pour la révolution mais Jacques (ainsi rebaptisé par son premier patron) devient la coqueluche du salon. On se l'arrache, on l'exige. Il coiffe les femmes du monde, les parvenues, les anonymes. Et les call-girls du plus prestigieux réseau français (par commodité, il sera même logé plusieurs années face à l'hôtel particulier de Madame Billy, la maquerelle).

Ensuite ? Ça s'emballe. Grâce à deux facteurs décisifs : la mort prématurée de son employeur, qui l'oblige à reconsidérer ses ambitions ; et la révélation d'un phénoménal sens des affaires. À 27 ans, Jacques contracte un très lourd emprunt et investit tout son bas de laine dans cent vingt mètres carrés sis 37, avenue Franklin-Roosevelt, à quelques pas du rond-point des Champs-Élysées. C'est son premier salon, il emploie dix salariés. Deux ans plus tard, il a apuré toutes ses dettes. 1955 : une minuscule succursale ouvre à Saint-Tropez (les clientes sont coiffées sur le trottoir). En 1967, Paris compte quinze salons Dessange. L'aventure se poursuit en province, à l'étranger. La marque devient LA référence où tout apprenti rêve de se former, ce qui devient possible grâce aux grands shows de démonstration lors desquels les coiffeurs vedettes exposent de manière pédagogique leur savoir-faire à des milliers de participants.

Le « truc » Dessange, sa signature, c'est le « coiffé-décoiffé » bluffant coup de bluff inventé, comme on l'a vu, au début des années 1950. Associé à une technique de coupe qui permet plusieurs styles de coiffure à partir de la même base, le look a tout pour plaire : modernité, entretien sans contrainte et simplicité de coiffage.

Géo Trouvetou du bigoudi et pygmalion

Désormais davantage tourné vers les autres activités de son groupe et sa direction économique (développement de produits de soin et de maquillage, écoles de formation et instituts de beauté), Jacques, qui perd ses cheveux mais pas la tête, continue de phosphorer. Il se découvre le dada de l'invention et du dépôt de brevet. La permanente papillote, le bigoudi souple, le Plimatic malheureusement trop vite cédé et rebaptisé... Babyliss par le repreneur, le bonnet Maillecolor qui permet de réaliser des mèches « coup de soleil » sans difficulté, le bandeau perruque, etc. Faute de temps, ce n'est plus lui qui officie en personne auprès des clientes, mais ses élèves. Les Claude (Maxime), Camille (Albane), Patrick (Alès), Frédéric (Fekkaï), Bruno (Pittini) qui tous, plus tard, sponsorisés par leur mentor, lanceront leurs propres salons à succès (autre politique de la maison : l'encouragement, souvent financier, à l'essor de sa couvée et la participation du personnel aux bénéfices). C'est avec Bruno que l'entente a sans doute été la plus forte, la plus étroite. C'est lui qui met en dessins les modèles de coupes indispensables à la formation des franchisés et diffusés sur cassettes vidéo. C'est lui encore qui, en 1981, ouvre le flagship de New York (Raquel Welch en marraine) et en fait le premier Dessange des États-Unis qui désormais en comptent dix.

Aujourd'hui la marque est présente dans trente-huit pays avec mille salons ou instituts de beauté et presque sept mille cinq cents collaborateurs, tous dévoués aux bons soins des trente mille femmes qui, chaque jour, se confient à eux. Et des dix mille hommes qui eux aussi se font quotidiennement bichonner. Ces hommes que, peut-être par fidélité à ses débuts, Dessange n'a jamais délaissés. Dernière proposition en date : le salon spa, qui vient d'ouvrir dans le quartier des affaires de Washington : barbier, coiffure, épilation, pédicure et massages shiatsu accessibles au pied du bureau. Notre avis ? Ça devrait plaire. Et faire des petits.

À propos de petits... Trois générations, disions-nous en ouverture : Jacques a eu deux fils, Cyril et Benjamin. Le premier est en charge de la marque PhytoDess, des soins aux plantes ultra-pointus ; et le second fait tourner la maison. Directeur général de Dessange International, chargé du développement à l'export et du pôle produits, avant de l'être de l'ensemble des activités du groupe, il a comme ses ascendants d'abord appris à manier le sèche-cheveux et l'art du brushing, à balayer sous les fauteuils, à shampooiner les têtes et à tailler une frange ou une bavette avec la cliente. La seule chose qui lui ait échappé, c'est l'alimentation en eau des bacs de rinçage. Car, aujourd'hui, même dans le seul salon Dessange à avoir osé s'installer en Sologne, sur les terres originelles du maître, il y a l'eau courante partout.

Repères

1925 : naissance en Sologne.

1954 : ouverture du premier salon Jacques Dessange.

1975 : lancement des salons franchisés en France et, parallèlement, au Japon.

1979 : création du premier centre de formation.

1981 : ouverture à New York.

1992 : lancement, avec L'Oréal, de la ligne de soins capillaires « Jacques Dessange Compétence Professionnelle », n° 3 sur le marché des GMS.

1993 : création du réseau Camille Albane.

2002 : acquisition du réseau Frédéric Moréno Coiffure.

2004 : la marque Dessange fête ses 50 ans et inaugure le plus grand salon de beauté parisien sur plus de 21 000 m2.

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