Luxe

Antonio Marras, voyageur imaginaire

Catherine Maliszewski. Le Figaro. Photo : DR

Le créateur, qui dessine la collection femme de Kenzo depuis 2003, parallèlement à ses lignes en nom propre, a reçu Le Figaro à Alghero, en Sardaigne, où il est né et continue de vivre, avec sa famille.

Alghero-Paris. Cinq heures de vol, de transit et de taxi. Deux fois par mois si nécessaire, aller et retour. Sans compter quelques voyages à Milan. À Paris, Antonio Marras travaille avec les équipes de Kenzo dont il dirige la création des collections femme. À Milan, il oeuvre pour son propre label, prêt-à-porter masculin et féminin. À Alghero, il vit.

Son oxygène est ici, en Sardaigne, entre la mer Méditerranée prodigue et la végétation aride, entre les vieilles pierres de la cité médiévale d'Alghero et les plages à touristes, entre deux cultures, espagnole et italienne... Antonio Marras respire ces contrastes, il en a fait sa force et la source de sa créativité.

L'enfant du pays, le fils du marchand de tissus, celui qui dévalait les rues à toute allure, est devenu le notable de sa ville. Son restaurant préféré, Andreini, cite même au menu son plat favori, les « Gnochetti Marinare Style Present to Antonio Marras »... Bien sûr, le créateur est fier de sa réussite. Même s'il ne le dit pas, son oeil brille au compliment, à la poignée de main d'un passant, au sourire d'une voisine. En juillet dernier, il arpentait anxieux la ruelle de sa future boutique en plein centre d'Alghero. « Tout va mal, les vitrines, les mannequins, rien ne fonctionne », s'épanchait-il, dans un nuage de plâtre au milieu des travaux. « C'est un angoissé, tempère James Greenfield, directeur général adjoint de Kenzo. Ce qui le sauve, c'est sa détermination, il se donne toujours plus de défis, il est très volontaire dans son travail, c'est pour lui le plus sûr moyen d'avancer. » La soirée d'inauguration, deux jours plus tard, a d'ailleurs créé l'événement, accompagnée d'un bel orchestre à cordes et d'une vidéo géante de ses défilés sur les murs de la place d'Alghero.

Créateur tourmenté et pater familias attentif

Folie des grandeurs ? « Pas du tout, il fait ça pour sa ville, pour faire plaisir », explique Paolo Bazzani, l'un de ses proches collaborateurs. En fait, cet esthète hyperactif dont les collections parlent de voyages, mixent les influences, les ethnies, les cultures, n'aime rien tant que vivre retiré dans sa maison. Un peu plus haut, là-bas, sur la colline, en pleine végétation, avec vue sur la mer. Une grande villa, certes, mais discrète. À l'intérieur, rien de clinquant, rien d'apprêté. Que des vieilles choses, de la récupération, des meubles retapés, le bahut décati d'une usine de collants, des tapis sardes sauvés du feu, des vases en terre ébréchés. « J'aime ce qui a vécu, j'adore savoir qu'un objet a une histoire », explique Antonio Marras. « Et puis, je peux tout bouger, tout changer très facilement, comme au théâtre ! »

Surtout, ici, le créateur vit en famille. « C'est la base de tout. Où que j'aille, je sais qu'à mon retour ils seront là, Patrizia, mes enfants Leo et Efisio... » Et aussi toute son équipe, une dizaine de personnes qui travaillent avec lui dans l'atelier, au rez-de chaussée. Entouré, rassuré, Antonio Marras peut alors s'atteler à sa tâche. Créer, projeter, s'échiner. Voire cauchemarder tout éveillé. « Je suis très torturé, je suis attiré par les histoires passionnelles et tourmentées, celles qui vous prennent les tripes et le coeur », reconnaît-il. « Son romantisme s'apparente au mouvement allemand sombre et intense Sturm und Drang, continue Paolo Bazzani. Cette part d'ombre que l'on retrouve dans ses défilés Marras lui permet d'extérioriser ses angoisses et ses sentiments avec force. » Pourtant, dans son jardin secret, Antonio peut être également léger et insouciant. C'est Concetta Lanciaux, conseillère de Bernard Arnault, patron de LVMH, qui, la première, l'a repéré. « Outre son goût des mélanges et des cultures, il y avait dans certaines de ses collections une fraîcheur et une poésie idéales pour Kenzo. » La suite lui a donné raison.

Repères

- 1961 : naissance le 21 janvier à Alghero, en Sardaigne.

- 1987 : autodidacte, il se lance dans la mode. Un an plus tard, un entrepreneur romain lui confie la création de sa collection de prêt-à-porter.

- 1996 : fait ses débuts en haute couture, à Rome.

- 1999 : première collection de prêt-à-porter femme Antonio Marras.

- 2002 : première collection masculine Antonio Marras.

- Depuis 2003 : directeur artistique de l'univers femme chez Kenzo.

- Novembre 2006 : une exposition de photos de ses modèles consacrera ses dix ans de mode à la fondation Sandretto Re Rebaudengo de Turin.

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