Psycho

Je l'aime à mourir... d'ennui

Isabelle Potel. Madame Figaro.

Adieu passion, bonjour tristesse. Mariées, des enfants... on s'endort sur ses lauriers. Comment raviver la flamme étouffée ? Avis de mobilisation générale pour redonner du piment à une relation.

Tiens, il l’a gardée, cette cravate, elle date au moins de la période de notre rencontre... On s’assoit, figée dans notre élan : où est cet homme, où est cette femme, où sont les deux, là, qui se plaisaient tellement et pensaient que c’était pour la vie ? Des bribes d’une émission à la radio nous reviennent à l’esprit, un psychologue disait que l’amour, c’est avant tout du travail, que ça demande un engagement.

Il disait qu’un jour on cesse d’être amoureux et qu’autre chose peut commencer, mais que ça demande une «mobilisation ». On n’est pas obligé d’écouter la radio et de croire les psychologues. Et des choses qui réclament une intense « mobilisation» de notre part, ce n’est pas ce qui manque. Indubitablement, on sent bien néanmoins qu’on a perdu un fil important, on ne sait pas lequel, mais la sensation d’un effilochage relationnel nous met mal à l’aise. Il faut réagir. On rêve de se coucher trois mois d’affilée dans une chambre d’hôtel face à la mer, avec juste les mouettes pour compagnie, mais tant pis, on va prendre les armes, puisqu’il le faut.

Jouer la comédie ?

Le plus dur, c’est de secouer ses puces, de freiner le train-train du quotidien lancé à toute allure sur ses rails rectilignes, et de trouver un moyen de lui plaire, à nouveau. Mais comment? Et lui, est-ce qu’il nous plaît encore? Les travaux d’Hercule, à côté, c’est de la gnognote. Il faudrait de la nouveauté, ce qui ne se trouve pas sous les sabots du métro. Changer les rideaux du salon ou courir se faire faire une couleur chez le coiffeur paraît cette fois notoirement insuffisant. On sait bien qu’on ne peut pas continuer indéfiniment à se rassurer à si bon compte. Une petite voix, toute petite, toute timide, chuchote dans un coin de notre tête : c’est facile, la nouveauté, dit-elle, il suffit d’être une autre. Il suffit de jouer la comédie. Faire en sorte qu’il ne nous reconnaisse plus. Échapper à soi-même, devenir sociétaire de la Comédie- Française de notre intériorité, de notre foyer, devenir la Sarah Bernhardt de nous-mêmes.

Lâcher du lest

S’attaquer immédiatement au noyau dur. On va lâcher prise, laisser traîner, laisser venir. On va héroïquement surmonter notre contrariété face au désordre, on va même superbement l’ignorer. On ne tiendra peut-être pas longtemps, il ne faut pas rêver, mais ce sera un début. Comme des exercices d’assouplissement quand on reprend le stretching après des années d’interruption. Au lieu de courir du sol au plafond pour rétablir l’ordre béni, on va se vautrer sur la moquette et jouer dans la chambre du plus petit avec ses Lego. On va se mettre à faire « Tchou-tchou » en guidant les wagons maladroits de son train rouge et jaune, aimantés les uns aux autres, le long les rails de bois. Quand l’aîné, affichant un air contrit, va venir réclamer de l’aide pour son exercice de math, avec dans le regard une hésitation inquiète, sachant qu’en général ça se termine par des cris et de l’énervement, on va impérialement garder son calme. Mieux, on va afficher un enthousiasme à déstabiliser tous les cancres de la terre. Qu’il soit toujours incapable de faire la distinction, en cinquième, entre l’aire d’un rectangle et son périmètre va cesser de nous plonger dans des affres épouvantables quant à son avenir. « Ça finira par venir, lui dira-t-on, je vais te l’expliquer encore une fois. »

Une vieille pizza congelée

Au lieu de s’agiter dans la cuisine pour préparer une soupe-santé bourrée de vitamines, on va sortir une vieille pizza du congélateur et l’enfourner avec la désinvolture d’une danseuse vahiné. Ni vu ni connu, gain d’énergie en perspective. Au lieu de paniquer parce qu’un des enfants a une éruption cutanée extrêmement bizarre au sortir du bain, on va attendre un peu avant de se ruer sur le téléphone pour

appeler le pédiatre. À l’inverse, les supercool, les as du détachement et de la remise à plus tard vont serrer un peu les boulons. Elles vont ranger, elles vont pousser l’autocritique jusqu’à entrer dans un magasin bio acheter quelques huiles compliquées et des fruits prétentieusement sans pesticide pour requinquer un peu le système immunitaire de leur progéniture. Elles vont se soucier d’une petite supplémentation en calcium parce que celle-ci est en pleine croissance, et prendre enfin un rendez-vous chez le dermato pour que soient occises les verrues de plus en plus nombreuses qui ont élu domicile sur les pieds de la puînée, laquelle n’ose plus les mettre, ses pieds, à la piscine.

Allez l'OM !

Plus fort encore : on va momentanément supprimer les interminables coups de fil qui donnent l’impression à d’éventuels auditeurs que le monde féminin se résume à une litanie de plaintes et de jérémiades ou de méchants potins sur le dos des pauvres créatures qui, au boulot ou parmi nos amies, ont eu le malheur de nous manquer d’égards. En gros, les bavardes vont souffrir subitement de phases mutiques, prenant des airs rêveurs dans les dîners en ville plutôt que de l’ouvrir. Même si ce qu’on a à dire est extrêmement justifié, on privera l’humanité, une fois n’est pas coutume, de quelques révélations fracassantes pour s’abîmer dans des silences magnifiques. Les muettes, les discrètes, tenteront au contraire de sortir de leur réserve pour lancer quelques blagues divines... qui les feront s’esclaffer. De la même manière, les tirées à quatre épingles feront l’effort de s’habiller tendance as de pique tandis que les je-m’en-foutistes de la mode réussiront pour une fois à ressembler à autre chose qu’à la Folle de Chaillot.

Plus question désormais de le laisser poireauter sur le trottoir un samedi après-midi pluvieux pendant qu’on dévalise Le Bon Marché ; on feindra au contraire une indifférence radicale en passant devant ce temple du shopping, comme s’il nous intéressait désormais à peu près autant que la tour Eiffel, c’est dire. Désormais, on ne détournera plus la tête avec un pincement de lèvres lorsqu’il s’installera

benoîtement sur le canapé pour déguster un match de foot. On passera même en chuchotant « Allez l’OM! » si son équipe marque un but, pour lui montrer qu’on se joint sans arrière-pensée à son bonheur.

Contre l'inertie

Évidemment, cela suppose l’acquisition d’un sang-froid qui nous fait souvent défaut, justement. Mais au jeu d’être une autre, on peut apprendre beaucoup, notamment à jouer. Les hommes reprochent souvent aux femmes un manque d’insouciance, un trop grand sérieux, pour ne pas dire une regrettable lourdeur dans la manière de prendre les choses. Procès qui leur est intenté depuis la nuit des temps et qui relève d’une mauvaise foi colossale puisque c’est la trop fréquente insoutenable légèreté masculine qui, suivant la règle des vases communicants, charge les épaules fémininesau-delà du raisonnable. Mais passé un certain âge, il faut bien admettre qu’aucun chéri ne change. Leur force d’inertie et leurs capacités de résistance outrepassent nos maigres énergies. Il convient dès lors de renoncer expressément, et une fois pour toutes, au prince charmant! Prendre son compagnon tel qu’il est, si la résolution est sincère, peut même avoir des effets révolutionnaires : on peut peut-être retrouver du charme à des comportements qui avaient fini par nous donner des envies de meurtre...

Travailler sur soi, en revanche, ouvre des perspectives infinies. Atteindre la bonne humeur devient le projet de toute une existence. Voilà le Graal d’une vie de couple réussie. Aucun homme normalement constitué ne résiste à la joie de vivre, à l’humour, à la décontraction de sa compagne. Les malintentionnées feront remarquer, à juste titre, que c’est justement ce contrat indigne qui régit les rapports hommes-femmes : « Fais tout le boulot ma chérie, et avec le sourire s’il te plaît. » Mais que l’on sache, la névrose et la récrimination chroniques ne donnent pas d’excellents résultats non plus. Quand on traficote avec l’ennemi, il n’y a pas trente-six solutions : soit on arrête et on choisit le célibat, soit on décrète une trêve.

Cultiver son mystère

Paradoxalement, ne faut-il pas beaucoup de souplesse et de distance pour renforcer une union affadie ? N’est-ce pas accepter l’idée de l’usure qui permet de ne plus en avoir peur ? L’acharnement thérapeutique ne donne rien de bon. Mieux vaut s’en remettre à un certain fatalisme, beaucoup d’ironie, pas mal d’indulgence. Cela suppose de considérer l’autre comme une personne libre, qui n’appartient qu’à elle-même et qui a de bonnes raisons d’être ce qu’elle est.

Jouer à être une autre, c’est énoncer cette liberté, et c’est également revendiquer le droit au mystère. C’est refuser d’être entièrement connue de l’autre, d’être entièrement décodée, d’être entièrement prévisible. C’est également renoncer à contrôler son compagnon, c’est rendre grâce à ses parts d’ombre, à ses dérobades, à ses manquements. Pour être proches, il faut demeurer loin.

La vie moderne et certains effets pervers du féminisme ont construit une image du couple aberrante. Sous prétexte d’égalité et de progressisme, hommes et femmes doivent tout faire ensemble, parfaitement se comprendre, se rendre des comptes sur tout. Pour que l’amour advienne, il faut au contraire demeurer des étrangers l’un à l’autre, résolument, farouchement. Alors surprenez-le, faites-lui savoir qu’il ignore tout de vous, qu’en vous sommeillent tant de femmes, tant d’histoires, tant de rêves qu’il ne saura jamais, au grand jamais, qui vous êtes vraiment. Une autre, toujours, une autre qui lui échappe.

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Êtes-vous prête à tout ? Sortez de votre réserve et répondez à ces questions... audacieuses.

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Pour quel couple êtes-vous faites? Découvrez votre profil idéal.

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