Voyages

Le Meurice, palais classique

Hervé Bentegeat. Le Figaro. Photo: DR

Chaleur et discrétion sont les maîtres mots de ce palace où la clientèle vient en famille. Ici, le décor est moins chargé, les tentures moins lourdes, mais la cuisine inventive émerveillera les plus fines papilles.

Un jour de flânerie sous les arcades de la rue de Rivoli, entrez au 228 (à gauche en venant de la place Vendôme). Quel que soit votre accoutrement, rassurez-vous, on ne vous jettera pas dehors. D'abord parce que n'importe qui peut aller boire un verre dans un palace, ensuite parce que les clients n'y sont jamais tirés à quatre épingles : les mieux habillés sont toujours les membres du personnel.

Entrez donc. Si vous avez déjà fait un tour au Crillon, au Ritz ou au Plaza, vous remarquerez d'emblée qu'ici, le décor est moins chargé, les fauteuils moins massifs, les tentures moins lourdes, les tapis moins clinquants, les bouquets moins luxuriants, les plinthes moins dorées. Allez, osons le mot, quitte à se faire des ennemis : ça fait moins nouveau riche. Dans les chambres, point de couleurs criardes mais des tons pastel, et un mobilier de boudoir, parfois même d'époque. Ici, on sent un certain art de vivre à la française, une élégance aérienne, un XVIIIe qui fleure sa Pompadour.

La décoration intérieure date pourtant de 1907, entreprise sous la houlette d'un prix de Rome bien oublié, Henri Nénot de son état, qui fut aussi l'architecte de la nouvelle Sorbonne. On sait que les bourgeois de la IIIe République se pâmaient devant le raffinement du siècle des Lumières. Il l'a donc fidèlement reconstitué, ajoutant ça et là quelques éléments de son temps, comme la grande verrière de fer forgé qui donne au hall sa lumière naturelle. Dans les années 1960, les propriétaires crurent bon de la masquer par un faux plafond en staff et de recouvrir de moquette les délicates mosaïques du sol. Mais en 1998, une grande rénovation fut entreprise afin de retrouver l'esprit originel du lieu : deux ans de travaux, 90 millions de dollars investis. Le Meurice retrouvait le charme qu'appréciait tant le roi d'Espagne Alphonse XIII, qui y vécut ses années d'exil, et la milliardaire américaine Florence Gould, qui y tenait un salon littéraire.

Peut-être cet esprit Meurice tient-il au fait que ce palace est le plus ancien de Paris, et qu'il a souhaité conserver son classicisme. «Il y deux types de palaces à Paris, explique sa directrice, l'Allemande Franka Holtmann : ceux qui jouent la carte traditionnelle – le Crillon, le Ritz et le Meurice – et ceux qui ont joué la «modernité», comme le Plaza et le Bristol». Au fait, qui était monsieur Meurice ? Un maître de poste de Calais qui ouvrit à la fin du XVIIIe siècle un hôtel rue Saint-Honoré, juste à côté du terminus de la diligence. C'est en 1835 qu'il s'installa à son emplacement actuel. À l'époque, il n'y avait de bon voyageur qu'anglais : la gentry y prit ses habitudes. Jusqu'à Miss Howard, l'une des nombreuses maîtresses du futur Napoléon III, qui ne se contenta pas d'agrémenter son lit mais servit aussi sa cause en espèces sonnantes et trébuchantes. Le Meurice devint assez vite le rendez-vous des têtes couronnées et des écrivains à succès. On n'en finirait pas de citer les souverains, déchus ou pas, qui y avaient leurs habitudes : le prince de Galles, les rois d'Italie, de Belgique, de Grèce, de Bulgarie, du Montenegro, le chah de Perse, le bey de Tunis... Et les écrivains, donc ? Le poète Léon-Paul Fargue répartissait la clientèle des hôtels parisiens en trois catégories : «la mauvaise, la bonne, et celle du Meurice». Ce que n'aurait pas démenti Rudyard Kipling, Edmond Rostand, Gabriele d'Annunzio ou Paul Morand... Quand on évoque le sort de l'hôtel pendant l'occupation allemande, un ange passe. Le Meurice fut en effet réquisitionné par la Kommandantur pour être le siège du «Gross Paris», et la croix gammée flotta pendant quatre ans sur les arcades. C'est là que le dernier commandant militaire allemand du «Grand Paris», le général von Choltitz, signa la reddition de Paris, le 25 août 1944, à 14 h 45.

Une certaine décontraction

Après les heures sombres, les heures folles. Le plus excentrique de tous les clients fut sans conteste Salvador Dali. Durant plus de trente ans, il y passa une bonne partie de l'année, exigeant qu'on lui réserve toujours le même appartement, au premier étage. Les anecdotes à son sujet sont légion. Il constellait les murs de tâches de peinture, vivait avec ses guépards apprivoisés, organisait des cocktails au cours desquels il faisait bombarder ses invités de tartes à la crème, demanda un jour qu'on monte un troupeau de chèvres dans sa chambre et tira dessus à coup de balles à blanc. Quant à sa célèbre moustache, on sait aujourd'hui qu'il la trempait tous les matins dans la confiture de dattes avant de la lisser... Vous en voulez encore ? Il fit un jour descendre le plateau du petit déjeuner dans une cuve à goudron se trouvant au pied de ses fenêtres pour en faire une sculpture, et se fit livrer par Poilâne le pain le plus long du monde, cuit à son intention. Quand il évoque le maître, qu'il a connu du temps où il vivait avec Amanda Lear, Joseph Gardon, trente ans de maison, en est encore ému : «Il faisait le clown pour la galerie, mais dans l'intimitié, c'était un aristocrate, un grand d'Espagne...

Ici les maîtres mots sont chaleur et discrétion. On a beau être dans un palace, la direction tient à associer au service impeccable une certaine décontraction. Qu'on ne se sente pas dans une atmosphère compassée, que les familles y viennent, que les enfants y jouent (on leur organise d'ailleurs des chasses au trésor dans l'hôtel). Près de la moitié de la clientèle y vient pour les loisirs, et souvent en famille, en effet. Un tiers d'Européens, un autre tiers d'Américains, 20% en provenance du Moyen-Orient, quelque 5% de Japonais, et une petite douzaine de clients qui y vivent presque à l'année. Les Américains sont particulièrement sensibles à la cuisine du chef («C'est la gastronomie, à présent, qui distingue un palace d'un grand hôtel», précise Franka Holtmann), les Orientaux sont toujours pressés et exigent des services baroques (comme 300 roses blanches commandées un samedi à 20 h 30 pour 22 heures), les Japonais courent les musées (on est à deux pas du Louvre et du Musée d'Orsay). Quant aux Russes... ils font la fête.

Ne le répétez pas

n Les clients célèbres des palaces recherchant discrétion et tranquillité et leurs hôtes répugnent à donner des noms. En voici cependant quelques-uns, qui ont leurs habitudes au Meurice. Une liste à ne pas trop divulguer...

Tradition oblige, l'«hôtel des rois» accueille encore quelques princes. Les Bourbons d'Espagne, peut-être par fidélité à leur aïeul Alphonse XIII, y descendent toujours, et on y a vu, il n'y a pas longtemps, le prince du Japon – celui qui vient de donner un héritier au trône. On vous passe la multitude des membres des familles royales d'Arabie saoudite, du Koweït ou des Émirats arabes unis...

L'autre tradition du Meurice, hôtel des arts et des lettres, perdure aussi. L'écrivain américain John Irving y vient volontiers, ainsi que le Prix Nobel de littérature Harold Pinter. La musique est bien représentée : les chefs d'orchestre Lorin Maazel et Valeri Guerguiev, mais aussi David Gilmour, l'un des mythiques fondateurs des Pink Floyd...

Des chiffres qui donnent le tournis

160 chambres d'une vingtaine de mètres carrés chacune (prix moyen de la nuit : 700 €).

2 suites présidentielles, qui peuvent constituer un ensemble de 500 m2.

10 000 € la nuit pour la grande suite dite «Belle Étoile» de 275 m2, avec une terrasse de 250 m2 offrant une vue à 360° sur Paris.

300 m2 réservés au spa.

400 membres du personnel (soit une moyenne de 2,4 personnes par client), dont : 40 femmes de chambre, 15 gouvernantes, 1 ébéniste, 2 couturières-tapissières, un chef 2 étoiles au Michelin, Yannick Alléno, 60 cuisiniers et pâtissiers.

12 000 bouteilles de champagne servies par an.

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